04/09/2015

Pharmacie aux HUG ou du mensonge en politique.

 

 

 Voici plus de 60 ans, dans le troisième tome des « origines du totalitarisme », Hannah Arendt rappelait que

 

« La véracité n’a jamais figuré au nombre des vertus politiques, et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques. »

 

 Rassurons-nous, le spectacle de la vie politique en général, et genevoise en particulier, nous permet jour après jour de nous remémorer cette vérité simple.

 Idéalement, dans une démocratie parfaite, ou rêvée, le personnel politique ne devrait avoir que trois qualités, comme autant de vertus, la vérité, la conviction, et la probité, de sorte que le mensonge aurait dû se voir banni de nos sociétés démocratiques contemporaines.

 L’idéal n’étant finalement qu’un horizon, et l’imperfection le lot de tous, il convient, afin de permettre tout de même à la démocratie d’avancer, d’observer avec nuance.

 Bien que méprisable il semble supportable pour notre démocratie de s’accommoder, en période électorale, de l’intransigeance de nos idéaux.

 

 La séduction du candidat

 

Dès lors, se distingue, ce qui s’apparente finalement au bonus dolus du marchand ambulant dans le seul but de contrer le contradicteur, convaincre le journaliste et finalement séduire l’électeur.

 A cette fin, le candidat aura tendance à se parer des meilleurs atours, dénier toute qualité ou toute compétence à ses contradicteurs pour immédiatement, en creux, apparaître comme le seul capable.

 Les illustrations sont nombreuses, tout parti confondu, d’aucuns de nos ancêtres auraient évoqués le « pieux mensonge »

 Peu importe que certains le fasse avec lyrisme, ou en jouant des épaules, sans hésiter parfois à joindre le geste à la parole… l’objectif est le même, jouer sur les prismes et les filtres pour faire naître le désir chez l’électeur.

 Ce mensonge-ci, il appartient à chacun de sonder son âme pour le distinguer. Le peuple souverain dispose des clefs pour dénouer les approximations, les embellissements, et pour finir, reste le débat pour mettre en lumière les éventuels abus.

 S’il peut paraître acceptable, voir inévitable, de s’accommoder de tels mensonges, c’est, d’une part parce que le peuple est souverain et libre de se donner les représentants qu’il souhaite, quand bien même il se tromperait, et, d’autre part, parce qu’ils n’apparaissent pas comme des atteintes directes à l’intérêt public.

 Tel n’est plus le cas dès lors qu’élu, le candidat travestit la réalité, dans un intérêt se limitant à sa seule personne ou à ce que l’on pourrait appeler ses « camarades d’intérêt »…

 

         Le mensonge de l’élu

 

Par l’élection, l’élu se voit confier un mandat et doit en répondre devant le peuple, il prête serment, comme pour se rappeler son obligation de probité, ou peut être pour rassurer les électeurs.

 Dès lors, et dans un mouvement de confiance assez naturel, chacun devrait pouvoir estimer à juste titre que, la parade amoureuse terminée, le temps de la vérité, de la transparence est venue…

 

Hélas,… hélas,…. Trois fois hélas… cruelle naïveté, dont l’actualité genevoise récente nous offre tant d’illustrations, celle de la « Pharmacie publique des HUG » en étant l’un des derniers avatars.

 Pour s’en convaincre, il suffira de comparer les déclarations faites par les différents intervenants dans ce dossier depuis le début de l’année janvier.

 En janvier dernier, nous apprenions par l’intermédiaire de la Tribune de Genève que le conseiller d’état Poggia avait demandé la constitution d’un groupe de travail chargé de réfléchir à un projet de pharmacie publique implantée au sein même des HUG…

 

Saluons ici la clairvoyance du magistrat lequel exposait alors ses craintes qu’un tel projet soit considéré, à tort, comme une concurrence abusive par les pharmaciens genevois…

 Saluons cette acuité… en effet, pourquoi diable les pharmaciens genevois pouvaient-ils s’inquiéter de la création d’une officine, certes publique, située dans les tout premiers centimètres du parcours de soin d’un grand nombre de patients ?

 Saluons en effet cette lucidité… sans doute Mr Poggia s’est-il imaginé la réaction de ses confrères si d’aventure il avait été envisagé la constitution d’une « étude publique d’avocats » au sein même du Palais de Justice !

 En tout état de cause, Mr Poggia était rassuré, et nous étions donc priés d’en faire de même, dans la mesure où celui-ci nous affirmait que le problème était « censé être résolu par le partenariat ». On appréciera l’usage du verbe « être censé »…

 Beaucoup d’efforts ont donc été fait, pour les uns ou pour les autres, pardon… par les uns ou par les autres, pour rassurer le bon peuple…

 

Monsieur Forni, Député et Président de Pharmagenève s’est donc retroussé les manches pour rassurer par voie de presse ses confrères et, par delà, les patients eux-mêmes.

 En janvier donc, Mr Forni nous indiquait tout d’abord, qu’il n’était pas nécessaire de créer une quelconque polémique puisqu’il s’agissait d’un préprojet (passons sur la notion même de pré-projet…) devant être « discuté mardi 20 janvier avec tous les pharmaciens du canton »…

 A ce stade, rien ne permettait d’imaginer que Mr Forni, dont l’honorabilité, l’expérience et la compétence ne sauraient être mises en cause, puisse ne pas maitriser un dossier d’une telle importance, si ce n’est… pour masquer une réalité bien différente… pour manier quelque peu l’euphémisme…

 Un indice toutefois, et saluons ici le professionnalisme du journaliste, l’article précisait qu’en réalité seuls les pharmaciens membres de Pharmagenève, dont le président est Mr Forni, mais sans doute ne s’était-il pas intéressé à l’organisation matérielle d’une telle réunion, seraient consultés.

 Ainsi donc, en fait de « tous les pharmaciens du canton », c’est près d’un tiers d’entre eux qui n’auront à aucun moment voix au chapitre… un oubli sûrement…

 

Toujours dans cet article, Mr Forni, peu avare de confidences, précisait, que « le but visé n’est pas la rentabilité mais le service public, L’officine serait à la fois un pôle de garde, un pôle de recherche, et aurait un rôle de passerelle, du moins, c’est la vision qu’en a le groupe de travail »…

 

En somme, cette pharmacie publique n’aurait donc pour seul objet que de concentrer l’ensemble des gardes de la ville, de se lancer dans la recherche, et de réorienter les patients, naturellement désorientés, vers leur pharmacie habituelle de quartier.

 Ainsi donc nous étions sommés de bien vouloir être rassurés et de faire confiance à nos élus… au fond… n’avaient-ils pas prêté serment ?

 Malheureusement, c’était sans compter sur le travail de quelques uns, et les suspicions de quelques autres…

 

Ce 2 septembre 2015, un nouvel article était publié, cette fois-ci dans les colonnes de l’AGEFI.

 

Cet article est riche en renseignements !

 

Tout d’abord, nous y apprenons que l’ensemble des théories économiques ayant court depuis des siècles sont désormais révolues, Pharmagenève ayant inventé le concept de service public privé.

 En effet, alors que messieurs Poggia et Forni évoquaient, et évoquent encore, la création d’une « Pharmacie publique », Mr Forni précise désormais que « les actionnaires de cette pharmacie publique seront les membres de Pharmagenève, et l’association sera l’actionnaire principal. ».

 Force est donc de constater que Pharmagenève après avoir exclu un tiers des pharmaciens genevois de la phase de consultation, va donc s’arroger, avec le soutien affiché d’un conseiller d’état, un monopole, lequel portera dans un premier temps sur les gardes, sous prétexte d’une prétendue dangerosité de celles-ci, puis, dans un second temps sur les patients eux-mêmes…

 En effet, une fois assommées par la perte des chiffres d’affaires générés par les gardes et par les difficultés de « ré-orientation » des patients qui ne manqueront pas de faire jour, il est fort à parier que les pharmacies restées indépendantes de Pharmagenève finiront par mettre la clef sous le paillasson et les effectifs au chômage, au bénéfice des pharmacies membre de Pharmagenève et de la « Pharmacie publique des HUG » dont l’actionnaire principal sera… Pharmagenève.

 Le message de Pharmagenève est désormais parfaitement clair et assumé, puisque par un courrier adressé à un pharmacien démissionnaire de Pharmagenève, son président menace à mots à peine couverts :

 

« En quittant Pharmagenève, vous sortez de ces deux conventions de collaboration avec les structures de soins existantes et vous perdez aussi la fonction passerelle que l’officine des HUG a pour mission d’établir avec les officines des patients lors des sorties avec traitements complexes des patients hospitalisés (…) Nous espérons une dernière fois vous avoir convaincu de renoncer à votre démission et de rester membre de Pharmagenève et actionnaire de cette structure dont le rôle de passerelle sera extrêmement important pour vous pharmacie de proximité des HUG »

 

 

Bien entendu, Mr Forni n’a pas voulu menacer…

 Bien entendu le propos de Mr Forni a été mal interprété…

 Dont acte !

 

D’ailleurs il l’explique à nouveau dans les colonnes de l’Agefi en précisant qu’il voulait « que [sa] jeune consœur qui a décidé de démissionner comprenne que c’était dommage de se priver de cette opportunité qui pourrait certainement offrir des possibilités intéressantes pour le développement de sa propre officine ».

 Que Mr Forni se rassure, je suis persuadé que notre « jeune consœur », d’aucuns apprécieront le mépris ainsi exprimé à l’égard de cette consœur qui n’avait pour seuls défauts que d’être jeune, donc inexpérimentée, donc incapable de juger de ce qui était bon ou mal pour son entreprise, a parfaitement compris le message… pour assurer le développement de son officine, il serait bon qu’elle rentre dans le rang, courbe l’échine et laisse donc ceux qui savent, ceux qui ont l’expérience décider à sa place.

 

Point d’avenir en dehors de Pharmagenève… tel est donc le message du jour.

 

 Dès lors Mr Forni, a, de nouveau, souhaité apporter quelques éclaircissements et se défend d’avoir, à aucun moment, voulu menacer ses confrères indépendants… s’il n’y avait pas de raison de douter de sa parole en janvier, il nous sera pardonné de ne plus en faire de même aujourd’hui !

 Force est de constater que les dernières précisions de Pharmagenève par l’intermédiaire de son Président ne saurait lever les craintes de ses confrères indépendants et au-delà des patients !

 Rappelons qu’initialement cette pharmacie devait jouer un rôle de passerelle avec l’ensemble des officines de quartier. Le caractère public de cette officine en était d’ailleurs quelque peu le gage…

 Le temps a passé, et le discours a évolué, aujourd’hui Mr Forni répond au journaliste qui l’interroge que « pour ceux qui refusent la concrétisation de ce projet, ça sera évidemment difficile de travailler avec eux puisqu’ils nient l’utilité de cette structure… »

 

La situation est donc simple pour le pharmacien indépendant, soit il adhère à Pharmagenève et renonce à son indépendance pour espérer voir revenir ses patients hospitalisés, soit il reste indépendant et peut d’ores et déjà réduire ses effectifs puisque la pharmacie publique des HUG, propriété de Pharmagenève jouera un rôle de passerelle avec les seules pharmacies de quartier… membres de Pharmagenève.

 

Pardon… je divague probablement puisque Mr Forni, qui vient de nous démontrer en 8 mois qu’il n’avait qu’une parole, nous affirme, qu’ « aucun patient qui sort de l’hôpital ne sera influencé pour ne pas se rendre dans sa pharmacie habituelle ».

 

Dont acte ! Et comme serment a été prêté, il n’est aucune raison d’en douter…

 

« le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques »

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Commentaires

Ayant la même racine, certains se trompent dans leur choix ...

hypo ... crite
hypo ... Crate

Écrit par : Victor-Liviu Dumitrescu | 04/09/2015

Nous sommes face, dans cette affaire, à deux approches philosophiques : la maximisation de l'intérêt collectif par une approche utilitariste qui implique que la protection de la Pharmacie "individuelle" dépend des conséquences sur le bien-être collectif. Et celle plus "humaniste" ou "individualiste" qui est la prise en compte avant tout des inégalités de droits de chacune des entités. Je ne sais pas encore clairement qui tient quel discours

Écrit par : Cordt-Moller | 06/09/2015

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